Réflexion
Ça devrait en être de même pour l'être humain : nous avons d'abord besoin d'être soignés, protégés, encouragés, reconnus et guidés pour grandir et devenir des femmes et des hommes faits. Et justement, être "fait" me paraît aller naturellement avec le fait de tenir debout par soi-même.
Considérons ceci ensemble. Lorsque nous sommes enfants, nous avons naturellement besoin des regards qui nous entourent. Une réussite montrée à ses parents, une bonne note à l'école, un dessin présenté avec fierté, un simple et sincère « bravo » entendu au bon moment. Cette recherche de reconnaissance n'a rien de malsain. Elle fait partie de notre développement le plus naturel. C'est un tuteur massif, solide, droit. Car nous recevons par là bien plus qu'un encouragement : nous recevons une "confirmation de notre existence", de nos capacités, de notre place parmi les autres. L'être humain grandit de cette façon depuis son apparition sur cette terre. Une génération transmet ses acquis à la suivante, qui les reçoit, les intègre, puis les dépasse parfois. Mais sans cette confiance, transmise par nos "tuteurs", combien de talents, d'idées ou de découvertes resteraient silencieux ? Où en serions-nous aujourd'hui ?
Puis vient une autre étape. L'adolescence, ce pont entre l'enfance et l'âge adulte. Dans cette période, on cherche souvent à appartenir à "quelque chose". Un groupe d'amis, une équipe sportive, des passionnés de la même chose, une culture, une communauté numérique, une façon de s'habiller ou même de penser. Là encore, c'est tout simplement profondément humain. De l'enfance à l'âge adulte, nous construisons notre identité entre plusieurs regards formateurs : celui de la famille, des enseignants, des proches, des groupes auxquels nous nous sentons appartenir. Tout ça participe naturellement à notre développement personnel.
Il y a un hic... Je perçois que nos sociétés "développées" oublient à présent, volontairement ou non, une étape essentielle. Parce qu'il est devenu si "pratique" et "rassurant" de ranger les individus dans des catégories, des groupes identifiés, sous des étiquettes plus ou moins rigides et répertoriées, nous avons appris contre la nature elle-même à nier la complexité et l'originalité d'un être humain ! Le passage de l'arbrisseau à l'arbre se fait "au tuteur persistant". Jadis là pour assurer un bon développement, il est là à présent pour empêcher d'être soi-même en fragilisant l'arbre. N'ayant jamais appris à être résistant au vent, si on lui enlève le tuteur, il s'effondre en poussant au mieux dans tous les sens, voire en dépérissant. Nous ne pensons plus entièrement par nous-mêmes, nous pensons individuellement tant que cela reste conforme à la pensée du "tuteur" (famille, groupe, mouvement, etc.) C'est le tuteur qui nous donne "la valeur". C'est lui qui dit arbitrairement, ou selon ses besoins propres, si nous avons de "la valeur", ou comment en avoir selon ses critères.
Et si on revenait à l'essentiel de ce passage de croissance, tel que prévu par la nature ? Je parle de cette forme de maturité à travers laquelle on apprend à trouver et reconnaître sa propre valeur sans attendre systématiquement qu'elle soit validée par "les autres". Comprenons-nous bien, je ne parle pas d'individualisme, de rejeter les avis extérieurs, de devenir sourd aux critiques ou aux conseils qui peuvent être justifiés et formateurs. Personne n'est parfait et nous avons tous besoin du "droit à l'erreur", de la "remise en question" et de "regards sincères autour de nous". L'être humain est un être social, ça aussi fait partie de la nature. Le passage à l'état "d'arbre", d'être humains "faits", ne peut se faire dans l'individualisme, mais il ne peut pas non plus se faire dans la dépendance affective et intellectuelle à la "masse" (quelle qu'elle soit).
Devenir un être humain "fait" passe par savoir être aussi son propre "témoin", et même son "témoin principal". Il s'agit d'apprendre à regarder par soi-même et honnêtement ses capacités, ses pensées, ses choix, ses progrès ou ses accomplissements, et leur accorder leur juste valeur. Pour en affiner la valeur, on prend en compte l'avis extérieur, on le pèse, on l'analyse et on en retire ce que l'on juge bon pour son évolution. C'est d'ailleurs utile pour sélectionner un entourage "bienveillant" dont l'avis et l'appréciation ont démontré leur efficacité dans nos vies. Mais en aucun cas, on lui donne le droit d'écraser ce que nous sommes parce que différent de qu'il attend de nous, ou de ce qui va dans son intérêt personnel. L'importance de cette étape se vérifie aussi par un autre aspect vital : s'affranchir de la "dépendance affective" qui fait des autres le "jury" de notre propre valeur. Parfois, pour différentes raisons, la reconnaissance extérieure ne vient pas. Les autres, même ceux qui comptent pour nous, peuvent être absents, préoccupés, maladroits, injustes ou simplement incapables de voir ce que nous sommes à cet instant précis. Le piège : avoir l'impression d'être sans valeur, sans existence propre. Dans ces moments-là, dépendre entièrement du regard extérieur peut devenir une prison silencieuse.
Être réellement solide ne signifie donc pas ne plus avoir besoin des autres ! On s'inscrit dans une société, on a besoin les uns des autres pour y vivre, et l'avis des autres peut être un atout pour se développer de façon encore meilleure et adaptée dans cette société. Mais être réellement solide peut signifier simplement avoir appris à devenir son propre "jury", le principal témoin avant "les autres". On peut s'inscrire dans un équilibre, entre être quelqu'un de suffisamment juste pour reconnaître ses erreurs, se corriger, s'améliorer, et être aussi suffisamment honnête pour reconnaître sa propre valeur, qu'elle soit reconnue ou non par "les autres". Et lorsque la reconnaissance des autres arrive par la suite, elle n'est plus une "nécessité pour exister" et "faire", elle redevient ce qu'elle était peut-être depuis le début : un "cadeau".